Les passeurs, une économie souterraine

Clandestins arrêtés à la frontière italienne

Il est 19h00, un véhicule de police et un camion blanc arrivent à toute vitesse au poste douanier de Menton . Des clandestins descendent. Une voix féminine les compte à voix haute. Ils sont huit, Pakistanais et Irakiens pour la majorité, interpellés un peu plus tôt à bord du train de Vintimille à destination de Nice. Chaque année la police aux frontières de Menton interpelle entre 2000 et 4000 clandestins et entre 40 et 90 passeurs.

« Passeur ». Derrière le mot, des réalités diverses, explique le substitut du procureur de Nice, Arnaud Faugere : « Il y a ceux qui se font rémunérer, les professionnels, qui se connaissent tous entre eux ». Jean Denis, employé de la brigade de nuit à la Police de l’air et des frontières (PAF) de Menton, confirme : « ils sont tous en relation, quand l’un d’eux se fait prendre, ça se calme. Mais ils se balancent aussi entre eux, ils nous téléphonent et nous donnent des infos sur les autres passeurs qui leur piquent le boulot ».

« Le deuxième type de passeurs c’est ceux qui font venir leur famille en situation irrégulière, les passeurs qui transportent des clandestins de la même nationalité qu’eux, par ″solidarité″», ajoute Arnaud Faugere.

Mais les passeurs sont aussi ces chauffeurs de poids lourds très sollicités par les clandestins et qui se laissent parfois tenter par la promesse d’une rémunération. Comme le décrit ce chauffeur routier rencontré sur l’A8: « Selon ce qu’il me paie, le clandestin a des chances que je le prenne. Mais je prendrais mes précautions, je connais les horaires de la PAF, et je ne passerais pas par l’autoroute mais par la moyenne corniche.» Les passeurs sont en effet bien informés, souligne le substitut du procureur: « Des voitures ouvreuses sont chargées d’avertir le convoi de la présence de la police avant qu’il n’ait dépassé la dernière sortie d’autoroute ».

Omar, chauffeur routier dans une société d’import export de Tunis vers la France cachait des gens dans la cale de son camion pendant les périodes de fêtes, l’aïd ou la fin du ramadan, car les douaniers étaient moins regardants. « C’était que des connaissances », se défend-il. Compter 2000 dinars soit 1500 euros pour monter dans son camion. Aujourd’hui, il dit avoir arrêté.

Les passeurs les mieux organisés ont recours au téléphone sans carte qu’ils prêtent à leurs clients. Ces appareils peuvent recevoir les appels, mais pas en émettre, et permettent aux passeurs de contacter les clandestins au dernier moment pour leur donner rendez vous.

La police repère les passeurs grâce à plusieurs indices : « les véhicules qui ont fait le plein récemment, la présence de cartes géographiques et d’ itinéraires dessinés, des sommes d’argent sur les passeurs » explique Arnaud Faugere. Des détecteurs humains sensibles à toute respiration humaine suppléent le flair des douaniers.

Beaucoup de clandestins arrivent en France par les portes de l’Italie et de l’Espagne, frontières extérieures de l’espace Schengen qui permet la libre circulation des marchandises et des personnes. Pour plus être plus efficace dans la lutte contre l’immigration illégale, la France coopère avec l’Italie : des patrouilles mixtes contrôlent les véhicules comme les trains et les forces de l’ordre des deux pays partagent leur fichiers d’informations. En 2006, 12.628 demandes de renseignements ont été adressées par les Français aux Italiens et 5.739 ont suivi le chemin inverse. Les policiers français n’hésitent pas à suivre des cours de langue pour améliorer le travail avec leurs homologues.

Malgré tout, les deux pays ne semblent pas tout à fait sur la même longueur d’onde. Jean Denis, critique un certain laxisme des italiens : « S’ils faisaient bien leur travail, en arrêtant tous les clandestins, on n’aurait pas de boulot, nous. Mais une fois entrés, ils peuvent se promener au sein de l’espace Schengen ». Sylvia Casanova, responsable du centre de coopération policière et douanière de Vintimille, (CCPD) considère qu’il est un peu facile de renvoyer la balle aux Italiens. Mais reconnaît que la politique d’immigration est plus souple en Italie : « Les Italiens sont moins regardants. Le socle commun c’est Schengen mais il y a des différences, on subit les conséquences des régularisations espagnoles et italiennes. »

 

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